Analyse
Quentin Renaud
10 févr. 2026

Les terres rares, ressources géo-stratégiques d’importance capitale pour la souveraineté des États tant bien sur le plan militaire que sur le plan financier et écologique, ne sont en réalité pas si rares.
Le cérium, 25ème ressource la plus abondante présente sur la croûte terrestre, ne manque pas, il surpasse même le cuivre en concentration moyenne.
Ce qui rend les ETR rares n’est pas sa présence, mais le processus géologique capable de les concentrer à des niveaux exploitables.
Les ETR sont majoritairement présents dans quatre contextes :
Les carbonatites, des roches ignées composées à plus de 50 % de minéraux carbonatés. Mountain Pass, fermé depuis lors suite à un rachat par un groupe chinois dans le but d’acquérir la technologie militaire des aimants américains pour développer leurs missiles et bombes guidées, était un vivier historique d’ETR légers (ETR à grand rayon ionique avec des propriétés magnétiques fondamentales). Aujourd’hui, c’est Bayan Obo en Chine qui en est le plus grand fournisseur mondial.
Les complexes alcalins et silicatés, formés par un magma riche en sodium et en potassium.
Les argiles à absorption ionique, qui résultent de l’altération chimique de granite, présentes principalement dans les zones à climat subtropical, source quasi exclusive d’ETR lourds et qui présentent un coût d’extraction faible.
Alors que la Chine a exercé un quasi-monopole de raffinage des terres rares les 30 dernières années, on constate un découplage croissant de celle-ci vis-à-vis de l’Occident qui force l’industrie mondiale à se restructurer.
Depuis la fin du 18ème siècle et la découverte de la première « terre rare » par Carl Arrhenius en Suède dans la carrière de Ytterby, qui a été isolée pour la première fois en 1794 par un Finlandais du nom de Johan Gadolin, les terres rares ont évolué en trois phases à partir de la fin du 19ème siècle avec en premier lieu le développement du manchon à incandescence par Carl Auer Welsbach. La phase deux est intervenue à partir du projet Manhattan du développement de la bombe nucléaire par les Américains, qui a accéléré les méthodes de raffinage et s’en est suivi, de 1965 à 1985, la domination de la mine de Mountain Pass et la demande croissante en europium pour répondre au besoin du minerai dans les télévisions couleur.
La troisième phase, celle dans laquelle nous sommes quelque part toujours bloqués, c’est celle de la domination de la Chine depuis les années 90 grâce à des super subventions de l’État, une main-d’œuvre peu chère et des normes environnementales plus souples que celles en application dans nos pays occidentaux. Cette accélération dans les années 90 a créé une dépendance mondiale structurelle à la production chinoise dans la majorité des cadres d’applications, qui perdure encore aujourd’hui en 2026.
Alors qu’en 2024 la Chine traitait encore 99 % des terres rares lourdes, l’année 2025, marquée par une escalade de la guerre des ressources et l’imposition de la Chine de licences d’exportation strictes de 12 terres rares en 2025 en réponse aux augmentations douanières américaines.
La géopolitique actuelle tend vers un changement de stratégie de la part des nations dépendantes. Si la Chine maintient son leadership avec 70 % de l’extraction et un contrôle massif sur les étapes de transformation, les différents États occidentaux tendent à une planification stratégique.
Les États-Unis, par le biais du Département de la Défense, deviennent un acteur financier direct avec une prise de participation au capital de MP Materials et instaurent un prix plancher de 110 $/kg pour les oxydes de néodyme-praséodyme pour stabiliser le marché intérieur face à la Chine.
L’Union européenne vise à limiter, à horizon 2030, la consommation de matières premières stratégiques importées via le Critical Materials Act.
L’Australie et le Japon s’unissent, liés au traumatisme japonais des embargos de 2010. Enfin, le Vietnam et la Malaisie cherchent à se positionner comme une alternative de raffinage à la Chine sur les marchés internationaux avec notamment au Vietnam une interdiction d’exportations brutes pour favoriser le développement de l’industrie locale sur ces sujets.
Mais qu’est-ce qui nous rend aussi dépendants aux terres rares ? La nuance n’est pas si évidente à comprendre, on pense souvent à tort que les terres rares sont massivement contenues dans les objets du quotidien comme nos ordinateurs ou nos téléphones. Si c’est partiellement vrai, puisqu’elles sont contenues dans nos écrans ou en faible quantité dans les circuits, c’est davantage dans les outils de production industriels que les terres rares sont très largement utilisées. Sans ces précieuses terres rares, impossible de graver des puces avec une précision nanométrique, sans les aimants permanents, impossible de fabriquer les moteurs de précision et les systèmes de positionnement.
L’informatique du quotidien n’est pas le seul consommateur de terres rares puisque le raffinage pétrolier dépend du lanthane pour augmenter la stabilité thermique et les zéolithes sont utilisées pour transformer le pétrole brut en essence. Elles sont également utilisées en grande quantité dans les pots catalytiques automobiles depuis la norme EURO 1 de 1993.
Les applications médicales et de défense sont aussi des applications consommatrices de terres rares, qu’il s’agisse de produits de contraste pour les IRM, de missiles ou de sonars, les terres rares sont des enjeux majeurs de ce secteur.
Enfin, c’est dans le secteur de l’énergie « verte » que les terres rares sont aussi essentielles mais aussi très controversées. 90 % des véhicules électriques sont équipés de moteurs synchrones à aimants permanents et les éoliennes modernes, contrairement aux versions plus anciennes à boîte de vitesses, ont besoin elles aussi de ces ETR pour fonctionner. Ces éoliennes à génératrice synchrone à aimants permanents utilisent des aimants au néodyme-fer-bore pour générer un rendement global supérieur de 2 à 3 % par éolienne tout en réduisant les coûts de maintenance. Une seule éolienne offshore peut contenir jusqu’à 600 kg de néodyme, ce qui, à l’échelle d’un parc éolien, représente plusieurs tonnes.
C’est là que le paradoxe fait surface. Les terres rares sont massivement utilisées dans les technologies d’énergie verte. Cependant, l’impact écologique massif crée un dilemme éthique pour les pays consommateurs.
La libération de thorium et d’uranium provoquée par la séparation de la monazite a forcé les Chinois à retenir la boue dans un lac de 11 kilomètres carrés pour stocker et freiner des décennies de radioactivité.
La séparation de certains minerais nécessite des milliers d’étapes de mélange avec des acides forts et des solvants organiques. Des fuites peuvent provoquer une acidification extrême des sols et des eaux.
Pour les argiles ioniques, l’injection de sulfate d’ammonium dans les collines provoque des glissements de terrain et une contamination irréversible des nappes phréatiques.
On considère en moyenne que pour produire 1 tonne de terres rares raffinées, il faut extraire et traiter entre 1 000 et 2 000 tonnes de roches, générant une quantité équivalente de déchets toxiques et légèrement radioactifs. Le processus rejette environ 200 à 300 m³ d’eaux usées chargées d’acides et de métaux lourds, ainsi qu’une dizaine de tonnes de CO₂. En gros, chaque kilo de terres rares produit une tonne de déchets polluants.
Au-delà de la pollution environnementale, l’extraction des terres rares a un coût humain considérable. En Chine, où se concentre l’essentiel de la production mondiale, les mineurs et les populations riveraines sont exposés à des poussières radioactives, des vapeurs acides et une contamination chronique de l’eau et des sols. Les cas de cancers, maladies respiratoires et malformations congénitales sont significativement plus élevés dans les zones minières comme Baotou. Les conditions de travail sont souvent précaires, avec peu de protections pour les ouvriers qui manipulent quotidiennement des produits chimiques dangereux. Dans les mines artisanales d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est, le travail des enfants et l’absence totale de normes de sécurité aggravent encore ce bilan, créant des désastres sanitaires locaux dont on parle peu mais qui affectent des centaines de milliers de personnes.
Toutes ces considérations faites, l’horizon 2030 prévoit encore davantage d’utilisations de terres rares, même si l’Occident tente de s’émanciper de la domination de la Chine. L’informatique quantique ou le stockage de l’hydrogène sont des enjeux du futur qui vont accélérer cette demande croissante. Cette domination de la Chine, précédemment perçue comme un avantage comparatif économique, est devenue un instrument de coercition diplomatique. Le succès des autres nations résidera donc dans leur capacité à maîtriser la chimie complexe de la séparation, tout en minimisant l’impact environnemental.

